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La gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire nécessite une réponse globale
By LU RUCAI | La Chine au présent | Updated: 2022-06-23 14:45:00

Des tas de riz sont recouverts de couvercles géants en bambou en forme de chapeau, l’une des méthodes traditionnelles de séchage du riz au Bangladesh, le 23 février 2022.  

« La crise alimentaire qui fait la une cette année a en fait commencé en mai 2020, et le conflit russo-ukrainien n’est qu’un des facteurs qui exacerbent la crise », a expliqué Cheng Guoqiang, professeur à l’Institut d’agriculture et de développement rural de l’Université Renmin de Chine et directeur de l’Institut de recherche en stratégie nationale de sécurité alimentaire, lors d’une interview 

Selon l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, les cours mondiaux du blé ont augmenté en glissement annuel en mai de 56 % ; celui des céréales, de près de 30 % ; et celui des huiles végétales, de 45 %. Le rapport de l’ONU sur la crise alimentaire internationale prévoit que 42 pays ou territoires seront confrontés à des crises alimentaires ou pire en 2022, touchant jusqu’à 181 millions de personnes. La gouvernance de la sécurité alimentaire mondiale nécessite donc la coopération de la communauté internationale, et l’expérience de la Chine en matière de sécurité alimentaire peut servir de référence aux pays en développement, selon M. Cheng.

Le laboratoire Future Seeds, un centre de recherche de cultures tropicales à Palmira (Colombie), le 10 mars 2022 

Des causes complexes 

« Selon les médias occidentaux, en particulier les médias américains, le conflit russo-ukrainien est le principal responsable de la crise alimentaire mondiale », note M. Cheng, ce qui correspond typiquement à la pratique américaine de « pointer du doigt ».

Il remarque que pour les gens, la « crise alimentaire » signifie qu’il n’y a plus suffisamment de quoi se nourrir. Il fait cependant la distinction entre ne pas avoir les moyens et ne pas pouvoir se nourrir. « La crise alimentaire des années 1970 et 1980 était principalement due à un approvisionnement insuffisant et du fait qu’on ne trouvait pas de quoi se nourrir. » Depuis les années 1990, c’est parce qu’on n’en a plus les moyens. « Ces dernières années notamment, la tendance à faire de la nourriture un actif énergétique et financier devient de plus en plus marquante, et le prix des denrées alimentaires fluctue fréquemment et forte, et de nombreux pays à faible revenu sont incapables de s’en procurer. »

Plus spécifiquement cette année, M. Cheng remarque que le COVID-19 et l’expansion de la circulation du dollar ont déclenché ce cycle de crise alimentaire. En particulier, en mars 2020, la Réserve fédérale a lancé un nouveau cycle d’assouplissement quantitatif « illimité », propulsant non seulement l’inflation américaine à des pics jamais atteints en 30 ans, mais stimulant également un nouveau cycle d’augmentation des prix du pétrole, des céréales et d’autres produits de base sur les marchés internationaux. « Le conflit russo-ukrainien a fait passer cette crise à la deuxième phase. » Et de noter que ce conflit entre deux pays producteurs et exportateurs majeurs nets de céréales a perturbé les chaînes d’approvisionnement mondiales, sans parler des sanctions économiques imposées à la Russie par les pays occidentaux sous l’égide des États-Unis. Cela a davantage contribué à la détérioration de la situation actuelle et pesé sur les attentes en termes d’approvisionnement alimentaire mondial. Selon les données des Nations Unies, environ 50 pays dans le monde dépendent des importations alimentaires de la Russie et de l’Ukraine, principalement au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie du Sud.

Dans le même temps, la Russie est le premier exportateur mondial d’engrais azotés, uréiques, phosphatés et potassiques. Le conflit russo-ukrainien et les sanctions économiques occidentales ont affecté l’offre et les prix mondiaux des engrais. « Si l’approvisionnement mondial en engrais est sérieusement entravé, cela peut techniquement entraîner une réduction de 30 à 50 % de la production céréalière, ce qui signifie que l’approvisionnement mondial en céréales peut se trouver dans une situation très complexe et grave. » Par ailleurs, depuis le début de cette année, l’Inde, la France, les États-Unis et d’autres grands pays producteurs mondiaux de blé sont touchés par la sécheresse, augmentant les facteurs d’incertitude. La hausse des prix des denrées alimentaires et la réduction de la production pourraient, selon M. Cheng, aggraver davantage la crise alimentaire actuelle ou durer jusqu’à la fin de 2023.

« Les attentes de nombreux pays exportateurs de céréales et de produits agricoles fluctuent et ils ont commencé à mettre en œuvre des mesures de contrôle des exportations et à augmenter leurs réserves pour assurer leur approvisionnement national en priorité », avertit M. Cheng, disant qu’à la fin du mois de mai, plus de 20 pays exportateurs de produits agricoles, dont l’Inde, avaient annoncé des restrictions de leurs exportations, ce qui avait un impact supplémentaire sur la stabilité du marché alimentaire mondial.

L’Association des producteurs de riz du Nigéria dévoile 15 pyramides des sacs de riz lors d’une cérémonie à Abuja le 18 janvier 2022. 

Assurer l’alimentation des Chinois au quotidien 

Avec une population de plus de 1,4 milliard d’habitants, la Chine consomme environ 700 000 tonnes de céréales, 98 000 tonnes d’huile, 1,92 million de tonnes de légumes et 230 000 tonnes de viande chaque jour. L’intensification de la crise alimentaire mondiale rend la sécurité alimentaire en Chine plus préoccupante. M. Cheng a déclaré que depuis 2013, la Chine comptait sur elle-même et concentrait ses ressources pour atteindre une autosuffisance de base en céréales et une sécurité absolue pour les rations quotidiennes, pour que, comme le dit le président chinois Xi Jinping, « l’alimentation des Chinois soit fermement entre leurs mains ».

En 2021, la production céréalière totale de la Chine a dépassé 682,85 millions de tonnes, soit une augmentation de 2 % par rapport à l’année précédente et une augmentation de 15,82 % par rapport à 2012, avec des récoltes exceptionnelles pendant 18 années consécutives.

Sur la base de la garantie de la production alimentaire traditionnelle, le concept de sécurité alimentaire de la Chine a également subi de grands changements. Selon M. Cheng, le « concept d’alimentation globale » proposé par le président Xi Jinping a élargi la signification de la sécurité alimentaire. Partant d’une meilleure satisfaction des besoins de la population pour une vie meilleure, il a proposé que tout en assurant l’approvisionnement en céréales, il fallait aussi effectivement garantir celui en viande, légumes, fruits et produits aquatiques, et qu’« aucun produit ne devait manquer ».

À l’heure actuelle, le taux d’autosuffisance céréalière de la Chine est stable à plus de 95 % et celui des rations, à 100 %. Sur la base du principe « point d’appui en Chine et importations modérées », les importations et exportations de céréales et de produits agricoles de la Chine sont principalement basées sur l’ajustement des variétés. Le livre blanc La sécurité alimentaire de la Chine publié en 2019 montre que de 2001 à 2018, le soja représentait 75,4 % des importations annuelles totales de céréales, et les deux céréales de base que sont le riz et le blé représentaient ensemble moins de 6 %. Pour M. Cheng, les importations chinoises de soja, de maïs et d’autres produits céréaliers secondaires ne sont pas affectées aux ratios alimentaires, mais utilisées pour l’huile et les aliments pour animaux. « De ce point de vue, la demande de la Chine pour ces produits stimule également directement les marchés exportateurs de soja, notamment en Amérique du Sud ».

Dans l’esprit du « concept d’alimentation globale » et sur la base du strict respect de la ligne rouge de 1,8 milliard de mu de terres arables, il est nécessaire de coordonner l’allocation des ressources agricoles pour l’ensemble des terres et des ressources, en fonction de la demande et des avantages comparatifs locaux (céréales, élevage, pisciculture, sylviculture, etc.), et de d’optimiser la structure de production agricole, l’équilibre de l’offre et de la demande, et le développement durable. M. Cheng préconise le recours aux technologies. « Le moyen fondamental d’assurer la sécurité alimentaire nationale réside dans l’innovation technologique agricole et la mise à niveau complète des capacités de production. »

Un ouvrier charge la farine dans un camion-citerne à farine, en Crimée, le 15 mars 2022. 

Pour des actions globales 

En tant que membre du Comité consultatif d’experts sur la politique nationale de sécurité alimentaire, M. Cheng s’intéresse à la gouvernance mondiale de la sécurité alimentaire. Selon lui, les pays en développement sont victimes de la crise alimentaire mondiale. « Tant qu’il y aura des perturbations sur le marché alimentaire international, de nombreux pays en développement sombreront dans la pénurie alimentaire. » Même si les raisons sont complexes, un point doit néanmoins retenir l’attention : l’effet de débordement des subventions agricoles des pays développés. « Comme les pays développés subventionnent les revenus de leurs propres agriculteurs, des produits agricoles à bas prix et excédentaires pénètrent sur le marché mondial, faussant les profits dans les échanges et les marchés mondiaux des céréales, et évinçant également des pays en développement de ces marchés, ce qui entraîne une dépendance excessive et à long terme vis-à-vis du marché international des céréales, avec des investissement insuffisant dans la production agricole nationale », prévient-il. C’est aussi la raison pour laquelle les pays en développement sont incapables de faire face aux fluctuations des prix mondiaux des denrées alimentaires.

Sur la gouvernance de la sécurité alimentaire mondiale, M. Cheng estime d’abord que les pays développés doivent assumer la responsabilité de maintenir la sécurité alimentaire mondiale, réduire considérablement les subventions agricoles et fournir un environnement international juste et raisonnable pour favoriser l’agriculture dans les pays en développement, tout en limitant globalement la tendance à l’utilisation des produits agricoles pour l’énergie et en cessant de les utiliser comme matières premières, notamment pour la bioénergie. Ensuite, les pays en développement doivent se concentrer sur l’augmentation des investissements stratégiques dans l’agriculture, l’amélioration de la capacité de production alimentaire, l’accroissement des réserves alimentaires et des moyens logistiques, et prendre appui sur leurs propres forces pour résoudre les question fondamentales d’offre et de demande de produits alimentaires, ce qui a été l’arme magique de la Chine pour résoudre le problème de l’alimentation en tant que pays très peuplé. Enfin, des règles mondiales doivent être formulées pour limiter la spéculation sur les produits agricoles comme les céréales, et maintenir conjointement la stabilité de base des prix sur le marché mondial des céréales.

Dans une époque déjà en crise, M. Cheng estime que la coopération mondiale doit être renforcée, et qu’en particulier les grands pays producteurs et exportateurs de céréales doivent assumer leurs responsabilités dans les moments critiques. Toutes les parties impliquées dans des conflits géopolitiques, qu’il s’agisse de pays en conflit ou de pays qui décrètent des sanctions, doivent assurer la fluidité du commerce des produits alimentaires et mener des actions communes dans une optique humanitaire.

Numéro 11 janvier-mars 2022
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