Du 6 au 10 décembre 2025, Shanghai est devenue, l’espace de quelques jours, un archipel des voix. Des voix venues de Chine, de France, d’Amérique latine, d’Europe, réunies autour d’une conviction commune : dans un monde saturé de données, la poésie demeure l’un des derniers lieux où l’humain se dit sans intermédiaire.

Une ville-fleuve pour accueillir les poètes du monde
L’ouverture du 10ᵉ Festival international de poésie de Shanghai, sur les eaux du Huangpu, n’avait rien d’anecdotique. Le choix du fleuve, artère historique et symbolique de la ville, rappelait que la poésie circule, relie, traverse. Shanghai, souvent perçue à l’étranger comme un centre financier et technologique, s’est ici révélée dans une autre dimension : celle d’une capitale poétique pleinement assumée, attentive à la lenteur, à l’écoute, à la transmission.
Organisé sous l’égide de l’Association du peuple de Shanghai pour l’amitié avec les pays étrangers et de l’Association des écrivains de Shanghai, le festival a rassemblé plus de vingt poètes, traducteurs et critiques littéraires venus des cinq continents.
Cette diversité n’était pas seulement géographique : elle était linguistique, esthétique, générationnelle. Elle incarnait une diplomatie des mots, où chaque langue devenait une passerelle plutôt qu’une frontière.
La poésie à l’ère de l’IA : un faux débat, une vraie urgence humaine
Le thème retenu cette année « La Voie de la poésie à l’ère de l’intelligence artificielle » aurait pu prêter à une confrontation technophile ou technophobe. Il n’en fut rien. Les débats, lectures et forums ont au contraire permis une clarification essentielle : la poésie ne se situe pas sur le même plan que la performance algorithmique.
Lors des échanges publics, plusieurs poètes internationaux ont rappelé que l’intelligence artificielle ne produit pas une expérience, mais une probabilité. Elle peut imiter des formes, reproduire des styles, proposer des variations. Elle ne peut ni éprouver, ni risquer, ni se souvenir. Comme cela a été exprimé lors d’une table ronde, la poésie naît d’une intimité irréductible, celle d’un corps, d’une mémoire, d’un rapport singulier au monde.
Cette réflexion, loin d’être abstraite, a traversé les lectures elles-mêmes. Les poèmes dits à Shanghai parlaient d’exil, de filiation, de villes aimées ou perdues, de blessures politiques et de réconciliations intimes. Autant de réalités que nul algorithme ne peut vivre à la place de celui qui écrit.
Shanghai, une hospitalité poétique en actes
L’un des traits les plus marquants de ce festival résidait dans sa dimension profondément humaine et inclusive. Les poètes n’étaient pas cantonnés à des scènes fermées ou à des cénacles spécialisés. Ils ont lu dans des bibliothèques publiques, rencontré des étudiants, échangé avec des habitants, participé à des lectures destinées à des personnes en situation de handicap.
Cette circulation constante entre création et société rappelle une tradition profondément ancrée dans l’histoire littéraire chinoise : celle d’une poésie liée à la vie collective, attentive au réel, soucieuse de transmission. Comme l’a souligné Zhao Lihong, président du festival, la poésie n’est pas un luxe élitiste, mais une forme de présence au monde, accessible partout où des femmes et des hommes prennent le temps de regarder et d’écouter
Une scène de dialogue sino-français vivante et incarnée
La participation française à cette édition s’inscrivait pleinement dans cette logique de dialogue. Elle ne relevait ni de la représentation symbolique ni de l’exportation culturelle unilatérale, mais d’un échange d’expériences poétiques, nourri par des histoires, des traditions et des sensibilités différentes.
Dans les discussions, la France apparaissait souvent comme un pays où la poésie, bien que moins visible médiatiquement, demeure un espace de résistance intime et politique. La Chine, quant à elle, montrait à travers ce festival combien la poésie contemporaine y est vivante, traduite, discutée, soutenue institutionnellement, sans être figée dans une image patrimoniale.
Ce dialogue, rendu possible par la traduction (acte central mais trop souvent invisible) rappelle que la coopération culturelle sino-française ne se limite ni aux industries culturelles ni aux grands événements officiels. Elle se tisse aussi dans ces moments fragiles où un poème traverse une langue pour toucher un autre imaginaire.
Traduire, écouter, transmettre : le cœur battant du festival
Plusieurs séquences du festival ont mis en lumière le rôle décisif des traducteurs et passeurs culturels. Traduire un poème, ce n’est pas transposer des mots, mais recréer une respiration, accepter une perte, inventer une fidélité nouvelle. Dans un monde dominé par la traduction automatique, cette approche artisanale et exigeante prend une valeur presque politique.
Les échanges entre poètes chinois et étrangers ont montré combien la traduction est aussi un lieu de transformation réciproque. Elle oblige à interroger ses propres évidences, à déplacer son regard, à reconnaître l’altérité sans l’absorber. À ce titre, le festival de Shanghai agit comme un laboratoire discret mais essentiel de la mondialisation culturelle par le bas, attentive aux singularités.
Ce que Shanghai nous dit du monde qui vient
Au-delà des lectures et des débats, ce 10ᵉ Festival international de poésie de Shanghai offre une leçon plus large. Il montre qu’à l’heure des crises géopolitiques, des conflits de récits et des accélérations technologiques, la poésie demeure un espace de lenteur partagée, un lieu où l’on peut encore dire « je » sans exclure le « nous ».
Shanghai, par son hospitalité, son organisation et sa vision à long terme, propose un modèle de coopération culturelle fondé non sur la domination symbolique, mais sur la circulation des voix. Pour les relations sino-françaises, cette approche ouvre des perspectives fécondes : renforcer les résidences croisées, soutenir la traduction poétique, multiplier les rencontres entre jeunes auteurs, inscrire la poésie au cœur des dialogues universitaires et citoyens.
Car célébrer les mots, les émotions, les silences aussi, ce n’est pas fuir le monde. C’est, au contraire, le rendre habitable.
*SONIA BRESSLER est philosophe et fondatrice de la Route de la Soie – Éditions.